Eisenstein

Sur la question d'une approche matérialiste de la forme

1925

La Grève est l'Octobre du cinéma.

Un octobre qui a même eu son février : qu'est-ce qu'en effet que l'oeuvre de Vertov, sinon le «renversement de l'autocratie» du cinéma d'art, et... rien de plus?

Ce discours s'applique uniquement à mon unique prédécesseur, la Kinopravda.

Par contre, le Kinoglaz, sorti quand le tournage et une partie du montage de La Grève étaient déjà terminés, n'a pas pu exercer d'influence - et d'ailleurs n'aurait pu en aucun cas exercer d'influence en ceci que le Kinoglaz est une reductio ad absurdum de méthodes techniques valables pour les actualités - en dépit des prétentions de Vertov, pour qui ses méthodes auraient été suffisantes à créer un cinéma nouveau.

En pratique, il s'agit seulement d'un acte de négation d'un aspect partiel de la cinématographie, filmé avec une «caméra emballée». Sans nier l'existence d'un rapport génétique partiel avec la Kinopravda (les mitrailleuses ont tiré aussi bien en février qu'en octobre, mais il faut voir contre qui!) - d'ailleurs celle-ci, comme La Grève, dérive des actualités de la production - je n'en estime que plus nécessaire de souligner une différence radicale de principe, à savoir la diversité des méthodes entre les deux oeuvres.

La Grève ne «développe» les «méthodes de la Kinopravda» (Kherov). Et si on ne peu! trouver, dans la forme extérieure, une certaine ressemblance, dans sa partie la plus essentielle par contre - dans la méthode formelle de construction - La Grève s'avère être l'exact opposé du Kinoglaz.

Dire avant tout que La Grève ne prétend pas sortir de l'art, et que là est sa force.

Telle que nous la concevons, l'oeuvre d'art (du moins dans les limites des deux genres dans lesquels je travaille, le théâtre et le cinéma) est avant tout un tracteur, qui laboure à fond le psychisme du spectateur, dans une orientation de classe donnée.

Les productions des Kinoks ne possèdent pas une semblable propriété ni une semblable orientation, et je pense que cela est la conséquence de cette belle trouvaille - pas trop en harmonie avec l'époque où nous vivons - de leurs auteurs : nier l'art au lieu d'en comprendre, sinon l'essence matérialiste, du moins ce qui en est la validité, toujours matérialiste, sur le plan utilitaire.

Une telle légèreté met les Kinoks dans une position assez ridicule en ceci que, si on analyse leur travail du point de vue de la forme, on est contraint de reconnaître que leurs oeuvres appartiennent sans aucun doute à l'art, mais seulement à l'une de ses expressions idéologiquement les moins valides : l'impressionnisme primitif.

A travers le montage, opéré sans calculer les effets, de fragments de vie authentique (de tonalités authentiques, diraient les impressio-nisies). Vertov a tissé la trame d'un tableau pointilliste. (...) Vertov prend du monde qui l'entoure ce qui l'impressionne, lui, et non ce par quoi, en impressionnant le spectateur, il labourera à fond son psychisme.

En quoi consiste pratiquement la différence entre nos approches, on peut le voir plus encore en évidence là où une partie, pas très grande, du matériel de La Grève, coïncide avec celui du Glaz, ce que Vertov considère pratiquement comme un plagiat (comme si dans La Grève, le matériel était trop rare et qu'on courre le prendre dans le Kinoglaz!) et particulièrement dans la scène du massacre, qui dans le Kinoglaz est sténographiée, tandis que dans La Grève celle est sanguinairement impressionnante.

(C'est justement cette extrême virulence des impressions suscitées par La Grève, «sans gants blancs», qui a valu au film cinquante pour cent de ses ennemis).

En bon impressionniste, le Kinoglaz, son gentil petit bloc-notes à la main (!), court derrière les choses telles qu'elles sont, sans se déchaîner dans un élan rebelle, sans le dépasser au nom d'un motif impérieux d'organisation sociale, mais au contraire en se soumettant à la pression «cosmique» de ce rapport (...)

Au contraire, La Grève arrache des fragments du milieu ambiant, selon un calcul conscient et volontaire, préconçu pour conquérir spectateur, après avoir déchaîné sur lui ces fragments en une confrontation appropriée en l'associant de manière appropriée au motif idéal final. (...)

Le Kinoglaz n'est pas seulement le symbole d'une vision, mais aussi d'une contemplation. Mais nous ne devons pas contempler mais agir.

Il ne nous faut pas un «ciné-oeil», mais un «ciné-poing».

Le cinéma soviétique doit fendre les crânes. (...)

Fendre les crânes avec un ciné-poing, y pénétrer jusqu'à la victoire finale, et maintenant, devant la menace de contamination de la révolution par l'esprit «quotidien» et petit-bourgeois, fendre plus que jamais!

Vive le ciné-poing!) et n'est pas une «tentative de greffe de certaines méthodes de construction de la Kinopravda dans le cinéma d'art» (Vertov). Et si on ne peu! trouver, dans la forme extérieure, une certaine ressemblance, dans sa partie la plus essentielle par contre - dans la méthode formelle de construction - La Grève s'avère être l'exact opposé du Kinoglaz.

Dire avant tout que La Grève ne prétend pas sortir de l'art, et que là est sa force.

Telle que nous la concevons, l'oeuvre d'art (du moins dans les limites des deux genres dans lesquels je travaille, le théâtre et le cinéma) est avant tout un tracteur, qui laboure à fond le psychisme du spectateur, dans une orientation de classe donnée.

Les productions des Kinoks ne possèdent pas une semblable propriété ni une semblable orientation, et je pense que cela est la conséquence de cette belle trouvaille - pas trop en harmonie avec l'époque où nous vivons - de leurs auteurs : nier l'art au lieu d'en comprendre, sinon l'essence matérialiste, du moins ce qui en est la validité, toujours matérialiste, sur le plan utilitaire.

Une telle légèreté met les Kinoks dans une position assez ridicule en ceci que, si on analyse leur travail du point de vue de la forme, on est contraint de reconnaître que leurs oeuvres appartiennent sans aucun doute à l'art, mais seulement à l'une de ses expressions idéologiquement les moins valides : l'impressionnisme primitif.

A travers le montage, opéré sans calculer les effets, de fragments de vie authentique (de tonalités authentiques, diraient les impressio-nisies). Vertov a tissé la trame d'un tableau pointilliste. (...) Vertov prend du monde qui l'entoure ce qui l'impressionne, lui, et non ce par quoi, en impressionnant le spectateur, il labourera à fond son psychisme.

En quoi consiste pratiquement la différence entre nos approches, on peut le voir plus encore en évidence là où une partie, pas très grande, du matériel de La Grève, coïncide avec celui du Glaz, ce que Vertov considère pratiquement comme un plagiat (comme si dans La Grève, le matériel était trop rare et qu'on courre le prendre dans le Kinoglaz!) et particulièrement dans la scène du massacre, qui dans le Kinoglaz est sténographiée, tandis que dans La Grève celle est sanguinairement impressionnante.

(C'est justement cette extrême virulence des impressions suscitées par La Grève, «sans gants blancs», qui a valu au film cinquante pour cent de ses ennemis).

En bon impressionniste, le Kinoglaz, son gentil petit bloc-notes à la main (!), court derrière les choses telles qu'elles sont, sans se déchaîner dans un élan rebelle, sans le dépasser au nom d'un motif impérieux d'organisation sociale, mais au contraire en se soumettant à la pression «cosmique» de ce rapport (...)

Au contraire, La Grève arrache des fragments du milieu ambiant, selon un calcul conscient et volontaire, préconçu pour conquérir spectateur, après avoir déchaîné sur lui ces fragments en une confrontation appropriée en l'associant de manière appropriée au motif idéal final. (...)

Le Kinoglaz n'est pas seulement le symbole d'une vision, mais aussi d'une contemplation. Mais nous ne devons pas contempler mais agir.

Il ne nous faut pas un «ciné-oeil», mais un «ciné-poing».

Le cinéma soviétique doit fendre les crânes. (...)

Fendre les crânes avec un ciné-poing, y pénétrer jusqu'à la victoire finale, et maintenant, devant la menace de contamination de la révolution par l'esprit «quotidien» et petit-bourgeois, fendre plus que jamais!

Vive le ciné-poing!